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Hono ne dormait plus. Depuis le départ d’Irène, le vautour de Prométhée s’était introduit en lui et lui mangeait le cœur et le foie. Il était bien obligé d’en convenir : il aimait cette fille. Il aimait. Ah, la belle histoire ! Finir dans la peau d’un idiot amoureux ! Passer les derniers jours, les dernières heures, peut-être, de sa vie, à souffrir d’un mal aussi incroyablement stupide ! à essayer de se rappeler un visage, une silhouette, la forme d’un geste, le son d’une voix, d’un rire ; à humer, au coin d’un couloir, les traces d’un parfum qui se meurt…
Le jour, cela était encore supportable, il s’acharnait au travail discutait avec M. Gé des progrès de la guerre en Suisse, recommençait à travailler, tentait de mettre au point la parade à l’arme suprême Il avait fabriqué l’anticorps, mais celui-ci restait inerte, et Hono cherchait, cherchait quel catalyseur pourrait le rendre actif. Et même s’il le trouvait, il faudrait encore découvrir un moyen pratique de l’utiliser car ses effets seraient aussi meurtriers que ceux de l’arme à laquelle il s’opposerait. Hono savait qu’il n’aurait pas le temps de trouver mais il continuait, pour occuper ses journées.
La nuit, il était tout entier la proie d’Irène. Il la revoyait quitter le laboratoire, les yeux calmes, la paix sur le visage. Il se retournait sur son lit, mordait son oreiller, le frappait à coups de poing, insultait la science, M. Gé, les hommes, la femme.
Il se leva, s’enveloppa de la vieille robe de chambre effilochée, luisante, qu’il n’avait pas remplacée depuis vingt ans, sortit, enfila des couloirs, ouvrit une porte…
Il n’osait plus avancer. Il était là, tremblant, à quelques pas de la fusée. Dans la longue salle en pente régnait la très faible lumière qui était celle de l’Arche pendant les heures de nuit. Le long et mince projectile était à peine visible dans ce gris presque noir. Le silence était si profond qu’il donnait une impression d’épaisseur. Le bruit de la respiration d’Hono se diffusa dans la salle et l’emplit de vie. Les bras tendus devant lui, il avança vers la fusée. Ses mains touchèrent le métal froid. Elle était là, derrière ce blindage, dans ce cercueil d’or, dont il avait dessiné lui-même les plans, qu’il avait fait construire, elle était là, immobile, sans souffle, sans pensée, elle resterait ainsi pendant dix ans, conservée dans sa jeunesse et l’abondance de sa beauté…
Il posa ses deux paumes à plat sur le flanc de l’engin et le caressa en gémissant. Irène, Irène, fille, femme, chair, douceur de tes yeux calmes, tendresse de tes bras en berceau, Irène ronde, rose, douce, tiède. Il l’appela, criant : « Irène ! » puis posa son front sur la paroi de métal, entre ses deux mains, et pleura. Il pensa tout à coup à l’homme qui était couché à côté d’elle, à cet époux immobile qui venait de commencer avec elle son immobile nuit de noces, et il connut le fer rouge qui fouille la poitrine des jaloux. Elle allait passer dix ans à côté de cette belle brute imbécile, dix ans d’intimité intacte avec cet époux couché, tourbillonnant avec lui dans le grand silence des chemins d’étoiles, et quand ces dix ans seraient terminés, ce serait le premier jour qui commencerait, et cet homme se coucherait non plus à côté d’elle mais sur elle et lui ferait mille enfants qui seraient mille morceaux d’elle et de lui et qui continueraient à coucher ensemble pendant l’éternité !
Il se mit à hurler et à frapper la paroi de ses deux poings, puis il se calma tout à coup, il retrouva tout son sang-froid, il savait bien, trop bien, que cela ne se passerait pas ainsi, que lorsque les dix ans seraient passés et que la fusée se poserait quelque part dans la campagne blanche, et que ses portes s’ouvriraient, ce ne serait pas la vie qui en sortirait, mais la mort qui y entrerait, et qu’il y aurait seulement deux cadavres de plus sur le grand cimetière rond de la Terre…
Alors pourquoi la laisser partir ? Pourquoi ne pas ouvrir la fusée, arracher la fille qu’il aimait à ce prélude de mort où elle était plongée et profiter avec elle, jusqu’au délire, du petit morceau de vraie vie dont ils disposaient encore ? Ils avaient peut-être encore une semaine devant eux, peut-être un jour. Un jour ! C’est incroyablement long, un jour, quand on le déguste bien seconde à seconde, savourant chacune après chacune. Un jour entier, c’était l’éternité !
Il se mordit les mains. Non, il ne pouvait pas, il s’était peut-être trompé, elle avait peut-être une chance contre dix millions d’être sauvée, de survivre. Et même sans cette chance, ses dix ans de sommeil, c’était encore dix ans de presque vie. La faire sortir de la fusée, c’était la tuer sûrement, et tout de suite…
Et, d’ailleurs, lui l’aimait, mais elle ? Que dirait-elle s’il la réveillait ? Elle rirait sans doute dès qu’il lui dirait le premier de ces mots imbéciles, galvaudés, traînés partout, par lesquels on est obligé de passer pour dire qu’on aime, ces mots souillés, aplatis, vidés, ces mots de collégiens et de bonniches… Elle rirait et se tournerait vers l’homme qui se serait éveillé en même temps qu’elle, vers cet homme beau qui n’aurait qu’à tendre les bras.
Hono passa sa main sur ses joues, dont il sentit la peau semblable à un vieux maroquin mal tanné. Il tourna le dos à la fusée et s’en fut vers le laboratoire.
Il alluma les plafonniers, se pencha sur les appareils enregistreurs. Rien de nouveau. La présence de ses instruments de travail, qui avaient été jusque-là les seuls objets de ses soucis, lui rendit le calme. Il dit : « Imbécile ! » et se mit au travail. Quelques heures plus tard, la voix de M. Gé l’appela :
— Vous êtes là, Hono ? Venez donc me retrouver dans mon bureau. Je crois que ça ne va plus tarder, maintenant…
— Je viens, dit Hono.
Les deux hommes s’assirent devant le grand écran de télévision.